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samedi 24 septembre 2016

Vie et mort du rotacteur de lave-linge I

Je disais donc à la fin de cet article qu'il manquait à certains philosophes de donner un coup de main à leur voisins, personnes âgées, pour prendre conscience de certains phénomènes, c'est le cas de le dire.

Notre voisine vient me demander de l'aider à manipuler son lave-linge. Le problème est que cette dame devient très impatiente avec l'âge, et qu'à la première pause, elle éteint la machine, puis, constatant que le tambour est plein d'eau, referme et rallume le lave -linge.. Le programmateur, ébouriffé par ces manoeuvres interdites par les conventions de Genève, ne redémarre plus correctement et s'enferme dans une bouderie de cycle 2.

Après avoir remis la machine en route, profitant du temps nécessaire pour vérifier que le rotacteur n'est pas bloqué, on tente pour la n-ième fois de faire comprendre le fonctionnement de ce bouton.

Je rappelle brièvement l'allure de la bête. Voici un bouton de rotacteur de base :

Et voici comment il est habituellement monté. Il y a deux types en gros. Soit le bouton porte une indication que l'on positionne en face d'un repère, soit plus souvent, le bouton porte un simple trait qu'on positionne en face de la fonction désirée.



Le bouton qui nous occupe est d'un type plus vicieux, car il combine les deux aspects : Le bouton porte bien un repère orange, mais il porte aussi des chiffres.

Il faut donc l'imaginer inséré dans un panneau de commande de ce type :

Pour avoir un lavage de type 3, il faut positionner le 3 du bouton devant la position de démarrage indiquée sur le panneau.

La dame a perdu la capacité de relier correctement ces deux informations. Elle est perdue entre ce qui bouge et ce qui ne bouge pas. Elle montre répétitivement le 3 du bouton en disant " Il (le réparateur) a entouré un 3, là ", sans arriver à déduire de cette marque, pourtant signifiante pour le dépanneur, le bon comportement.

Ce qu'on peut remarquer à l'issue de cette savoureuse anecdote, c'est qu'il n'y a pas de " monde en soi ". Le moindre trait, le moindre repère est objet de connaissance, et la perception est conceptualisée dès qu'elle parvient à notre conscience.
Ce que nous percevons c'est du sens. Cette dame voit des traits, certains gris, d'autres orange, elle voit bien un trois, mais tout cela ne fait plus sens. C'est " désorganisé". Ce fatras de traits ne sert plus à rien. On peut bien dire que c'est perçu, mais alors tout est perception.

Autre aspect intéressant, c'est que cette personne possède ce lave-linge depuis de nombreuses années et s'en servait quotidiennement sans problème il y a quelques mois. La personne perd donc peu à peu la compétence, bien ancrée, d'interpréter les inscriptions du bouton et du panneau de commande, de les transcrire dans une conséquence. Elle ne se trompe pas de manoeuvre, elle tourne en rond dans une perplexité vide à l'égard de ce " 3 " entouré.

Son être s'effiloche jour après jour. Elle ne parvient presque plus à se servir de son téléphone, parce qu'elle ne peut retenir les numéros durant le temps que son regard se porte de son carnet au clavier, et elle n'accède pas à la procédure de rappel du répertoire. Le téléphone est devenu, lui aussi trop compliqué.

Ce ne sont donc ni les boutons, ni les panneaux qui portent " en soi " de structure. Les structures que nous déchiffrons sont dans notre tête, et nous aurons beau les écrire en grand sur le tableau noir, elles ne signifient plus rien, et donc ne sont plus vues. Les nuages ne signifient rien, on ne " voit " pas les nuages

Cette personne se raccroche récursivement au " 3 " du bouton, entouré par le réparateur venu plusieurs fois. Parce que reconnaissable facilement, et comme tel reconnu, puis valorisé comme une indication pertinente.

Mais pour des questions comme " Quand est-ce que ça arrivera au 3 ? "

Cela " n'arrivera " jamais au trois car c'est lui qui bouge, c'est comme si on avait peint un trois sur l'aiguille de l'horloge et que la personne attende de ce chiffre qu'un jour la machine ait fini son cycle de lavage.

Et cela me renvoie à notre " je " dont nous sommes si fiers. Si on nous demande quel jour notre " je " a commencé à être, la plupart d'entre nous répondront par leur date de naissance. Or ce jour est en fait le premier d'une longue nuit. Quelques souvenirs fragmentaires vont apparaître dans la mémoire, datant au mieux de l'âge de trois ou quatre ans, et puis ces fragments vont s'agréger, de plus en plus nombreux à partir de 6 ans, pour arriver à un film continu vers 12 ans. Tandis que déjà, certains des souvenirs s'effacent.

Alors quel jour naissons-nous ? Aucun de ceux-là en tout cas. Il faut des années au cours desquelles les éléments s'agrègent pour qu'émerge peu à peu le " je " réflexif.

Lequel a pourtant, à tout instant de cette période, une égale " conscience " de lui-même à cet instant. Très tard, l'enfant ne sait pas si on est le matin ou l'après midi, ni quel jour on est. Sa ferme certitude d'être glisse le long d'une règle temporelle non graduée.

Alors, quel jour ai-je commencé à être ? Aucun précisément, aucun des jours de cette longue et lente aube, que je peux rassembler aujourd'hui parce que je relie des flashes ponctuels en une chaîne continue. Mais aucun jour précis je n'ai commencé à être. Or, comme disait Zénon, ce qui n'a commencé aucun jour précis n'a jamais commencé.

Or si je n'ai jamais commencé à être, c'est que je ne suis pas. C'est ennuyeux, et la plupart des gens n'aiment pas côtoyer ce genre de pensée. Ils préfèrent restés persuadés qu'ils sont sans trop savoir ce que cela signifie, que de chercher ce que cela peut bien vouloir dire.

De la même manière que le " je " de la personne âgée s'effiloche jour après jour, celui de l'enfant agrège peu à peu autour de lui, mobilisant ses souvenirs pour faire les cailloux du mur. Le ciment de l'édifice cognitif, on l'a vu, sera créé dans l'interaction avec les autres par les langages.

Le ciment " ontologique", j'entends, cette foi qui colle la mémoire et plaque sur le présent les structures.

Notre " je " n'existe pas, parce qu'il n'a jamais commencé et ne finit jamais. Ils se solidifie en se tissant des fils de la mémoire, parce que les autres nous parlent, parlent avec nous de nos souvenirs, que se constitue un fil qui est toujours relié aux autres, mais isolé, et qui n'existe que quelques jours avant de sombrer dans la folie, si on prétend le mettre à l'isolement.

Puis un jour le fil s'effiloche et casse. Si cette étoupe emmêlée a été, elle est indissociable en tant que " ce qui a été ".
Le " ce " est inextricable de la pelote du groupe. Individuellement " Je " n'est pas, n'existe pas. D'où les nombreuses difficultés rencontrées par les approches sujet-objet. Il n'y a de sujet ni au sens individuel, ni au sens subjectif. Le singulier n'existe pas.

Et comme il n'y a pas d'objet en dehors d'une perception pour s'en saisir, je vous laisse tirer la conclusion.


Dimensions

J'avais le sentiment d'avoir laissé quelque chose en plan, c'est le cas de le dire, avec mon histoire de dimensions. Maintenant, ne vous attendez pas à des éclaircissements dans ce billet, je ne fais que m'enfoncer dans les hypothèses.

On peut se remettre en mémoire également cet article. Je tente de trouver un mode de fonctionnement compossible entre les données brutes et les structures. Comme ce lien délicat entre l'image bitmap et une image vectorielle. ( Remarque pour moi : Cf les images vivantes.)

Si les Platiens, lors de l'irruption de Charles, ne voient, eux qui sont en 2D, qu'une ligne de pourtour en (2-1)=1 dimension, ligne dont ils peuvent " faire le tour". de même, nous qui sommes tributaires d'une vision en 2D, ne pouvons faire le tour d'un objet 3D qu'en taillant des facettes 2D que nous raboutons plus ou moins bien intérieurement.

Du coup, je me demande si ma vision du " cube qui pousse de l'intérieur " est si juste.

Si elle est juste, alors ne pourrait-on considérer la vision d'un haricot qui grandit (au sens d'un germe qui pousse et se développe) comme une irruption de la 4D, comme le cube qui " pousserait" en 3D ?

C'est à dire non pas comme l'accomplissement compliqué de lois de croissance, mais simplement de l'irruption d'une dimension dans une autre comme lorsqu'on " pousse " Charles dans un plan. Ce qui pose alors à nouveau la question de ceci :
A savoir : " Comment (à partir de quand et dans quelles conditions) la juxtaposition de plans peut-elle constituer nouvelle dimension ? ".
Si un plan est situé 1 micron au dessus de leur plan de vie, les Platiens ne le voient pas. Idem pour un dixième de micron, puis un centième de micron...

A quel moment la " jonction " se fait elle entre les plans ? Et si les Platiens voient Charles, alors, le plan de Charles s'est-il " fondu " dans le leur, ou bien a-t-il encore une dimension suffisante pour qu'un empilement de plans tels que lui constitue (finisse par constituer) l'épaisseur nécessaire à la troisième dimension.

De plus se pose sérieusement la question que je posais comme une boutade, comment les particules de Charles vont-elles s'intégrer dans le plan ? Les molécules vont-elles se bousculer et finir par s'intercaler ? Imaginons qu'on pousse une nouvelle carte après Charles, puis une autre et ainsi de suite, comment le plan va-t-il " digérer " ces nouvelles particules ? En accroissant sa surface. Mais alors l'image locale, surchargée en molécules de cartes à jouer, devrait-être déformée.

On a ici (ars-technica.com muons)une indication de dimension sur les particules. Ceci donne une idée des espaces en question, mais ceci repousse aussi les frontières du problème. Si à cette échelle, comme il me semble, la distance se mesure non plus en mètres mais unités beaucoup plus petites, voire non plus en unités de longueur, mais en niveaux d'énergie, que signifie " le plan ", dans les questions de mon paragraphe précédent ? Plus grand chose...

Maintenant, je reviens à la question : " Ma vision du cube qui ' pousse de l'intérieur ' est-elle si juste ? "

En effet, pour être rigoureux, nous devons admettre que le fait de disposer de la dimension 4 nous offre les mêmes facilités vis à vis des dimensions 1,2,et 3 que le fait de disposer de la 3 nous offre vis à vis du plan.

A savoir : nous permettre de stocker autant d'espaces tridimensionnels que nous souhaitons, sans que ceux-ci ne puissent " se voir " les uns les autres.

Disposer de la dimension 4, c'est donc disposer d'autant d'espaces tridimensionnels que souhaité. Par exemple, disposer de l'espace tridimensionnel dans lequel les dimensions sont repérées 4, 5 et 6. Un cube situé dans cet espace ne nous apparaît pas, il est " invisible " dans notre monde aux dimensions 1, 2, et 3.

Ainsi également, de façon symétrique, nous pouvons utiliser un plan perpendiculaire à plonger dans plan des platiens, ils verront alors seulement une droite.

Pour faire apparaître un cube " complet " (en 3D) dans notre monde, il faut donc qu'un être disposant de la quatrième dimension au sens ci-dessus " plonge " dans" nos " dimensions 1, 2, et 3  un cube initialement situé dans les dimensions repérées 4, 5 et 6.

Mais comment l'immersion de ce cube va-t-elle nous apparaître à nous ? Pour le plan, on peut imaginer plonger la carte " en biais ", puis la stabiliser dans le plan. Les platiens vont alors voir apparaître une ligne de points de la carte, ligne du bord se déplaçant dans leur espace, puis tout à coup toute la carte, lorsque celle-ci est parallèle au plan après basculement, rotation autour de la première ligne et stabilisation dans le plan..

Ainsi, lors de l'immersion du cube, devrions nous voir apparaître un carré se déplaçant dans l'espace, qui se stabilise d'un coup sous forme de cube. Ne parlons pas de la question de la place des molécules pour le moment.

Ce qui m'intéresse plutôt ici, c'est d'examiner ce que vaut mon image du petit cube qui grandit. En fait, de même que nous ne pouvons plonger seulement une petite surface plane de la carte, la personne qui dispose de la 4D ne pourrait faire apparaître un " petit cube". Ou bien si ?

Au passage, notons qu'il faut admettre dans ce cadre qu'il y a autant d'espace tridimensionnels non vus et disponibles dans l'espace où nos logeons les trois nôtres, qu'il y avait de plans non vus et disponibles pour les Platiens, au-dessus et en-dessous de leur plan propre. Ceci est évidement intuitivement beaucoup plus difficile à concevoir, qu'il y ait une infinité d'espaces tridimensionnels " logés " dans " le nôtre". Et disponibles pour y entasser autant de choses que dans le nôtre. 

Voilà. Pour me faire pardonner ce cafouillage (mais je vous avais prévenu que sur ce sujet, je pédalais dans la semoule), je vais dire un mot d'une chose qui m'a effleuré, et que j'ai appelé " méta-sémantique", bien qu'à la vérité, ce soit plutôt en profondeur que ce " au dessus de " auquel fait penser le meta.

Donc il s'agit de la phrase : " Il ne faut pas jouer avec le feu ". Cette phrase peut avoir deux sens selon qu'on veut dire " Le feu n'est pas un jouet" ou bien " On perd toujours à pousser la hardiesse jusqu'à l'imprudence en face du feu".
Les deux sens relèvent en fait de l'emploi de jouer avec le feu, et jouer contre le feu (il est plus rapide, imprévisible, bref il gagne toujours), la forme " avec " étant conservée pour les deux sens.

Je sais qu'on peut voir ce que je vais dire comme un renversement de perspective qui se réduit à prendre les choses à l'envers, mais j'aime bien retourner la lorgnette. Comment se fait-il que le mot " jouer ", en faisant abstraction de cette préposition, contienne, dans sa sémanthèse, les deux aspects ? 
La réponse qui vient à l'esprit est que la sémanthèse est en fait, comme en anglais, portée par la préposition. Mais cela ne fait que repousser la question. Jouer devient alors un " possible-articulable " à l'intersection de " avec " et " contre", mais qui donne un " aspect " à cette attitude : le jeu, comme activité légère, dont on ne mesure pas les conséquences parce qu'elles sont inscrite dans le " sans importance".

Idem par exemple pour le mot " sens ". Le " sens " de la vie, c'est aussi le " sens " de la vie, au sens de la direction du déroulement des choses. Le sens de la vie tient dans la façon dont elle se déroule. Mais comment ce secret est-il allé se nicher dans le double sens du mot " sens", juste à cette articulation ?

A ce propos, dans le cadre de la recherche d'outils qui fonctionnent biologiquement, vous connaissez ces petites images animées qui tournent pour nous faire patienter pendant le chargement d'une page sur Internet. J'en ai trouvé une qui donne l'illusion de la profondeur, c'est à dire d'une vis sans fin.


Cette impression de profondeur est créée par le dégradé de gris de la " queue de la comète", qui donne à penser au cerveau que cette partie du cercle " s'évanouit dans l'obscurité, et donc qu'elle est loin,


 disons loin en arrière, par rapport à la partie brillante de la vis, qui serait au premier plan par rapport à nous.



Or, la décroissance d'un potentiel électrique est une chose tout à fait maîtrisable, et finement, par les neurones. Nous avons donc là un bon candidat pour un outil de création de la distance, et partant des dimensions.
En effet, il est probable que les repères de la stature (verticalité, axe du corps..) sont disponibles en permanence pour tous ces mécanismes.

Que ces symétries (dorso-ventrale, antoéro-postiérieure) soient constittutives de notre intériorité, rien d'étonnant. Elles sont codées en dur dans nos gènes selon des schémas présents aussi chez les inectes. Rien de surprenant donc à ce qu'elles constituent des schémas structurels si profonds que tout dans notre conscience les projette.

Ce qui m'étonne plus est que ces schémas aient donné lieu à leur version idéalisée : le point, la droite, le plan... version que nous projetons bien sûr, mais que nous " voyons " lorsque nous dessinons. Nous dessinons des droites imaginaires plus pures que celles qu'on trouve dans la nature. Nous avons même trouvé les équations de nos rêves.

Mais bon, j'en conviens, cette remarque en passant n'arrange rien du point de vue théorique sur les questions de dimensions soulevées ci-dessus.


Autre image amusante, tirée d'un vieux numéro spécial de Science et Vie :


Le gloubiboulga sur l'horizon qui est à l'infini correspondant à une vitesse infinie est tout de suite discrédité par la Terre plate-pas-si-plate puisqu'elle a assez d'épaisseur pour que M. Propre puisse s'y tenir debout et contempler l'horizon. Ces scientifiques sont impayables. L'horizon n'est pas " à l'infini", il est là où la personne qui en parle le perçoit.

Bon, je cesse afin de pouvoir poursuivre sans plus approfondir ici. Encore une fois, je regrette le côté " posé en vrac ", mais il faut que j'accepte cette manière de fonctionner. J'ai besoin de dégager l'aire de travail de sa production brute, afin d'avoir de la place pour synthétiser.

Ce qui reste, c'est ce sentiment, qui perdure depuis Zénon, depuis l'encombrement des molécules, que la notion de " place occupée". Même avec cette histoire de 5 qu'on enlève ou de zéro. Indéniablement, nous occupons de la place dans l'espace, mais on dirait que cela n'est prouvé que par le fait que des forces empêchent l'interpénétration de la matière, pour le dire trivialement, qu'on ne traverse pas la chaise sur laquellle on s'assied.

On a l'impression que cette place n'est pas mesurable. C'est à dire que n'était-ce fait qu'on ne peut pas mettre autre chose " à la place", elle n'a pas de dimension. Si on pouvait se libérer de cette contrainte, comme dans le cas du plan des Platiens, alors on pourrait entasser autant de matière qu'on veut dans l'espace.

Une fois acquise cette impresion d'épaiseur ontologique, le reste suit. Dimensions, repères, donc choses existantes. Il faut au départ cette sensation que la matière résiste pour percevoir notre propre existence.

L'homme invisible VII (classement des photos, chat)

Je dois creuser encore un peu sur cette histoire. Je suis retombé sur cette phrase (Piaget Structuralisme XI structures physiques et biologiques ) :

" C'est à dire que plus une structure de savoir devient visible, plus on découpe le monde avec. Et plus on découpe le monde avec, moins elle devient visible.

Plus elle devient visible, c'est à dire, plus elle est formalisée. C'est à dire que tout le monde peut s'en emparer, et tailler le monde en pièce avec Moins elle devient visible, c'est à dire que le monde apparaît en pièces prédécoupées par elles, dans sa contreforme en quelque sorte. Elle a donc disparu, même si elle est partout. "

C'est en ce sens que je disais qu'il y a une symétrie entre l'individu et l'espèce.

Au niveau de l'individu, le sujet apprend ses structures, s'en sert pour discriminer le signal du bruit, le pertinent du chaos, pour associer les images aux sons, au toucher, créer des " objets ", leur associer un nom, les dissocier par critères, créer les taxinomies etc.
Et au fur et à mesure que l'édifice psychocognitif se bâtit, les structures disparaissent. C'est pour cette raison qu'il est si difficile d'interroger la frontière qui sépare et oppose le blanc du noir, puisque c'est elle qui nous a permis de fonder l'opposition entre les deux. Le tertium est " non datur anymore", parce qu'il a été retiré du jeu, on est privé de tertium si on veut pouvoir bâtir la pyramide des taxinomies.

On le voit par exemple lors de l'excitation neuronale. Il y a une seuil pour lequel une fin de trait est une fin de trait. Avant non, après oui. Ce n'est pas dans le trait que réside la décision d'être un trait, c'est dans le seuil de l'interface visuelle, ça il va vraiment falloir se le mettre dans le cortex.

Idem, un angle seuil de variation de direction qui fait que le locus est considéré comme  un " coin". C'est un coin ou ce n'en est pas un, et selon le cas, il est traité ou pas par les neurones trait ou les neurones coin. Ce sont les neurones qui décident ce qu'est un coin, pas le coin...

Donc nous structurons les traits en continus (droites et courbes) ou en coin. C'est ainsi et nous n'avons pas le choix lorsque nous voyons. Nous " subissons " les structures de décision. Et si nos neurones passaient leur temps à se donner un tertium sur toute décision, on ne verrait qu'un chaos de points, comme on l'obtient en zoomant sur une image.

Au niveau de l'espèce, au cours de l'hominisation, certains mécanismes d'analyse se sont enkystés en structures. En modules d'analyse " câblés en dur ", et non plus en processus. C'est devenu du hardware. Dans un avion moderne, le pilote lit " perceptivement " des données qui font l'objet d'une analyse préalable du système de perception de l'avion. Dans quelle mesure est-ce qu'il importe de savoir où s'est déplacée la frontière du " concept".

Les processus d'analyse ne lui appartiennent plus, il n'a plus de contrôle sur eux, c'est passé en boîte noire. Et c'est ce qui rend vaine à mes yeux l'opposition entre conceptualistes et non conceptualistes, et ce qui mine le débat de Bimbenet.

C'est ce qui le sape, lui tire le tapis sous les pieds en permanence. Il va bien en arriver à l'idée que la conscience est une question de taxinomie, mais il va trébucher sur le " ce qui est " que je soulignerai dans l'extrait ci-dessous.




On ne dit pas " ce qui est " mais ce qu'on dit. Ce n'est pas une tautologie provocatrice, mais il n'y a pas à examiner le rapport entre le langage et la réalité. On n'a pas le choix entre dire " ce qui est " et dire " l'apparence" : On ne peut dire que ce que notre interface nous fournit comme concept, ( et notre sentiment confus qu' " il y a plus", je le concède).

La " vérité " ne s'oppose pas à " l'apparence " dans le dire. Je n'ai pas le choix entre dire " Je vois un rond bleu " et " Je vois un carré rouge".  Le choix n'est qu'entre dire et non-dire.

Je vais poser ici une similitude qui va paraître surprenante à certains, mais qui rejoint ce que je disais sur les étages, et le fait que nous sommes aussi " conscients qu'une pierre".

Nous avons un chat, qui depuis le décès de son compagnon (nous avions deux chats dont l'un est récemment mort brutalement), miaule à tous les vents.

Je ne fais pas de l'anthropomorphisme de comptoir en projetant sur lui un quelconque phénomène de deuil. Il sent confusément que quelque chose lui manque, et il s'en plaint à la personne qui remplace Dieu et sa mère (1), et dont il entrevoit confusément qu'elle pourrait remédier à la situation, en l'occurrence nous, ses maîtres.

Ce chat est dans la situation d'une personne qui subit la pression d'un problème venu d'un lieu que la psychanalyse nomme " inconscient ". Sans pouvoir mettre une cause sur son mal, il en souffre, et cherche un remède, en premier lieu dans la complainte à ses idoles.

Ainsi l'enfant, ou l'adulte, qui, n'ayant pu identifier, et donc objectiver et distancier la source de son mal subit une gêne (corporelle-psychique pour l'infans, avec possibilité de dissociation plus tard, bien qu'Aulagnier ait montré la circulation de la souffrance du physique au psychique).

A rebours de l'anthropomorphisme justement, je vais demander de quoi, de quel " supplément d'âme " pouvons-nous nous targuer par rapport au comportement de ce chat ?

De la conscience réflexive, bien sûr. Je peux m'objectiver moi-même lors d'une souffrance, pour en trouver la cause, comme j'objective celle que je suppose présente, à l'extérieur de moi, chez le chat, dans un lieu qui lui est aussi étranger qu'à moi-même. Mais qui m'est quelque part, " accessible", alors que le chat n'y a pas accès.

Nous avons vu que faire son deuil, c'est " créer de l'invisible", un volume qui prend la place qu'occupait en moi la personne disparue. Je crée de même dans le chat ce " tas d'invisible", en prêtant une causalité à sa souffrance, cette absence qu'il ressent mais sur laquelle il peut sans doute, mais seulement confusément, mettre une cause. Il est vraisemblable en revanche qu'avoir établi ce lien de causalité ne lui procure pas le même soulagement qu'à moi. Dans la mesure où il ne le peut que " confusément".

On voit bien que les transferts ne se font pas ici à l'horizontale, dans le champ du langage, et c'est ce qui me semble pécher dans le " signifiant". D'où ce qu'on en dit, que c'est " au-delà des mots".Ils soignent dans la mesure où peut s'effectuer cette objectivation et cette mise en rapport.

Ce que je veux dire par là, c'est que " l'invisible " n'est pas constitué que de la Rréalité. Il n'est pas que la Réalité, à laquelle nous nous accrocherions comme des mousses au rocher. Il est tout ce qui est là où nous ne pouvons pas nous tenir.

Nous ne pouvons pas nous tenir au centre du tore, puisque nous occupons le tore. Et pourtant, nous sommes au barycentre du tore. C'est en ce sens que je disais que nous sommes l'Erreur.

Nous projetons les structures en ce lieu, où nous ne pouvons nous tenir, mais où nous sommes. Ce lieu, cet extérieur à nous, peut se trouver être en nous, comme en dehors de nous, comme dans un autre.

L'inconscient du chat est plus accessible à moi qu'à lui-même. C'est un invisible que je " travaille " mieux que le chat ne pourrait le faire lui-même.

Inversement, ce que je connais du chat m'est plus proche que ce qui m'est étranger en moi. Ce lieu, cet invisible sur lequel je plaque mes structures comme un échafaudage sur une falaise, comme on met ses vêtements à l'homme invisible pour mieux le voir apparaître, ce lieu, il est un seul territoire qui est en moi, qui se prolonge chez l'autre, et diffuse dans tout mon espace de vie.

On peut donc " faire masse " de ces espace, et les réunit en un seul, que parcourt un seul gradient " d'invisibilité".

Cela me permettra de le dire d'une façon qui en soulagera peut-être certains, un gradient " d'opacité. Certains préféreraient peut-être que je dise que je suis opaque à moi-même, et que le chat est visible, mais cela me gêne quelque part.

L'opacité évoque quelque chose qui s'épaissit avec la distance. Bien sûr, je l'avais invoquée dans ceci :


Et j'ai parlé des sonnettes du sens qui résonnent de loin en loin dans la nuit, et comme les échos des aboiements révèlent la configuration du terrain. Mais cela me gêne pour la transparence et les projections.

On sait que pour la croissance des bourgeons des doigts chez l'embryon humain, leur longueur et leur nombre, c'est bien l'extinction du taux d'une substance qui est utilisée. Lorsqu'à travers l'épaisseur de la nuit, le tissu ne reçoit plus le signal stimulant venu de la source, il stoppe la création de doigts. Si nous avons cinq doigts, c'est parce que cette substance se " dissout " après quelques centimètres de tissu substrat du bourgeon de main. A proeuve les doigts surnuméraires, créés, et innervés efficacement, lorsque la substance se propage un peu plus loin. (2)


Pour revenir à mon propos, ce dédoublement qui me permet de m'objectiver provient de la surrection d'un " autre en moi " a été provoqué en moi par l'autre. Mais de ce dédoublement, je me prévaux pour penser que je suis également dédoublé par rapport à la chose.


Du fait que je peux observer une représentation de la chose, je pense que je suis extérieur à la chose. Mais je ne suis pas plus extérieur à la pierre qu'une autre pierre à la premère. Ce que je contemple, c'est le monde intérieur que mon acculturation m'a permis de constituer. La pierre que je prends à la main, c'est toujours la pierre intérieure.

La pierre extérieure, elle, n'a pas bougé, mais tout simplement parce qu'il n'y a pas de repère par rapport auquel mesurer son mouvement. Ainsi la pierre, et lechat, n'ayant de leur point de vue que leur propre repère, sont aussi " conscients " qu'on peut l'être, chacun à leur rang, et donc que moi.

Ainsi nous sommes suspendus entre deux formes d'être desquelles nous sommes également absents. D'une part, l'être pierre. Auquel nous retournons quand nous dormons, notre corps inerte qu'on peut faire piquer par un moustique sans que personne ne le sache. Nous ne l'habitons plus habitons plus, il n'existe plus.

D'autre part l'être " conscient ", qui n'est actif qu'a l'état de veille, et qui " charge " en mémoire sa culture pour représenter le monde intérieurement. C'est comme un téléviseur qui nous soutiendrait être vivant au nom de toutes les choses qui arrivent en lui. Il ne sait pas qu'une fois éteint, nous ne pouvons même plus lui prouver le contraire.

Ceci pose évidemment un problème nouveau pour les générations qui grandiront avec la réalité augmentée. Le problème ne vient évidemmment pas de la réalité elle-même, j'aurais mauvaise grâce à le soutenir .Le problème vient justement de l'invisible.

Nous avons vu en effet que sur le plan phylogénétique, des circuits culturels sont maintenant codés " en dur". Ce qui signifie que des structures de base sont faciles à acquérir, dans la mesure où elles sont quasi-universelles (cf. les briques sémantiques de base), car basées sur des fondamentaux biologiques (besoins physiologiques, rythmes circadiens etc.)

C'est d'ailleurs une remarque valable pour les races d'animaux domestiques. Et qui rend les propos de Bimbenet récusables hélas dans leur seule forme malgré son charme, c'est que there is no such thing as " l'animal".

La continuité recouverte par le mot est fictive, il n'y a rien de commun entre une limace et un chat, non seulement sur le plan de la structure psychique, mais sur la rupture radicale qu'apporte la domestication, qui implique que l'animal et l'humain vivent le cercle du clan sur un mode différent des espèces sauvages, quel que soit ce mode.

Pour un chat, l'autre humain n'est pas un autre chat, ni un autre animal, ni un autre quoi que ce soit qu'humain. Et en ce sens, on ne peut pas parler d'un tertium non datur dans la paire de mot " humain / animal".

L'important est donc cet invisible, qui est un seul " invisible-à-tous", autre que soi dédoublé, que la communication (fût-ce l'autre soi) explore.

Je vais ici prendre encore une autre image pour illustrer cet invisible. Il se trouve que je manipule des photos entre mes différents comptes sur un cloud bien connu. L'idée est d'équilibrer les espaces de stockage gratuits disponibles.

D'un point de vue extérieur, mes manipulations suivent le cloisonnement des dossiers du disque, et ce qu'il m'est permis de faire techniquement. Mais de mon point de vue, invisible aux autres, c'est la structure de ma propre famille qui guide mes transferts d'image. C'est là que mes manipulations deviennent compréhensibles, qu'elles prennent réellement leur sens.

Ce sens n'est aucunement porté par les structures et les divisions avec lesquelles je dois néanmoins compter dans mes transferts. Certes je promène les images de dossier en dossier selon les autorisations de chaque compte et les partages qui ouvrent des portes, mais cet itinéraire importe peu. Et surtout, son sens n'est pas " porté " par les structures extérieures des disques et des dossiers vurtuels.

Bon, j'espère en avoir fini avec ce point.

(1) Je suis frappé que cet appel ressemble à une demande de nourriture. C'est vocalisé, certes, mais à part cela, on dirait un oisillon qui ouvre le bec. La demande fondatrice, la mobilisation de tous les moyens, y compris sonores, pour se faire comprendre, et que l'appel soit entendu .C'est une communication verbale au sens le plus plein du terme.

(2) Moi qui pensais qu'il y avait quelque part le " plan de la main " codé dans l'ADN.... Je susi tombé de haut ce jour là.

mardi 20 septembre 2016

Piaget Structuralisme XII structures physiques et biologiques

Sute de cet article. Nous sommes donc page 37,


Où va nous être présenté le cas de la composition des forces. (le parallélogramme) lorsque les forces se composent " d'elles-mêmes" page .38 :


Pour le dire autrement, si deux chevaux tirent chacun d'un côté une péniche dans un canal, il suffit de tirer la péniche en arriière avec la force résistante pour que la péniche reste immobile.

Il nous est difficile, en 2016, de récuser le schéma de la résultante, et de sa " magique " inverse. C'est bien ce qui est délicat avec les structures, c'est de récuser,  une fois que leur pouvoir de représentation a agi, leur rétroprojection.

On arrive à la fameuse phrase de Planck, lequel fait " du futur, ou plus précisément d'une fin déterminée, ce dont procède le déroulement des processus qui y conduisent". Je ne sais si le " ou plus précisément d'une fin déterminée ", évidemment, j'aurais préféré qu'il n'eut point été ajouté. Mais on a vu combien il est plus difficile d'imaginer que c'est bien le futur en tant que futur  ( et non " déterminé", ce qui le reconduit à n'être qu'un produit du passé), qui tire le passé.

On est bien dans une rétroprojection ici aussi. On projette sur le passé la causalité initiée par le futur. C'est parce que nous avons de la mémoire, et pas la capaicté inverse, celle de l'anticipation. Ou très peu. Un brouillard probabiliste, et avec l'expérience, des performances de prédiction qui s'affinent.

La page 39 me semble contenir une sorte de revirement. Qui n'irait pas jusqu'à son terme, mais il est brutal .C'ets dans l'action propre que nous découvrons la causalité, et non dans celle d'un moi métaphysique. Je ne peux que souscrire à cette profession de foi phénoménologique.

Ce sont les les " structures élémentaires " que j'expérimente dans mon corps propre qui suffisent à servir de point de départ aux abstractions réfélchissantes et aux " constructions ultérieures". Tout à fait d'accord. Mais ces constructions sont bien ici décrites comme totalement internes...

Ce qui nous conduit effectivemetn aux structures biologiques. J'avoue être un peu resté sur ma faim pour les structures physiques. Suite aux structures mathématiques, on allait enfin entrer dans le dur, et je m'attendais à découvrir des structures naturelles cachées un peu partout  dans les feuilles mortes, sous les pierres, donnant à l'humus une certaine conformation.

On m'aurait demandé, j'aurais choisi autre chose que le bazar de la thermodynamique, le ballet des mollécules d'un gaz en expansion de volume, pour illustrer les structures, et il ne me semble pas avoir vu là de structure " naturelle " convaincante, malgré l'assertion : " Au total, il existe donc des 'structures' physiques indépendantes de nous". Peut-être les guillemets à 'structures' suffisent-ils à s'en dédouaner pour en arriver à ce " Au total".

A y réfléchir, mon sentiment empire. C'est comme si depuis le début de l'ouvrage, Piaget ne pouvait s'empêcher, mû par une sorte de démon de la perversité, de pointer ce qui pèche dans ce qu'il expose. Que l'irréversibilité de ce phénomène physique vienne illustrer de façon éclatante le caractère artificiel de la structure qu'il est censé fonder, c'est une chose. L'indiquer aussi précisément, c'est un sujet de réflexion.

Cela m'incite à rappeler une phrase que j'ai passée sous silence, mais que je vais finalement ramener. C'est page 38, à la suite de l'inverse de la résultante des forces, Piaget dit : " Il faut alors évoquer aussi l'admirable explication des états d'équilibre par la compensation de tous les ' travaux virtuels ' compatibles avec les liaisons des systèmes, ce qui, joint aux principe de la composition des forces, constitue une vaste ' structure ' explicative fondée sur celle du groupe."

Revoilà le mot structure mis entre guillemets, pour désigner une structure physique fondée sur la structure mathématique. L'explication est en effet " admirable". J'ai le sentiment d'un prestidigitateur qui commencerait à transpirer de penser que le public va voir le truc, et qu'il vaut peut-être mieux en parler le premier.

N'empêche, il continue le boulot, et une dizaine de pages ont suffi à nous faire passer le pont par dessus le précipice, entre la salle de garde bien chauffée des maths, et la chasse gardée des idéalistes passionnés de la linguistique.

Je rappelle la formulation du second principe de la thermodynamique :
 " Toute transformation d'un système thermodynamique s'effectue avec augmentation de l'entropie globale incluant l'entropie du système et du milieu extérieur. On dit alors qu'il y a création d'entropie. "

Le lien avec l'aspect probabiliste mentionné par Piaget serait (j'essaye d'interpréter l'oracle) que parmis tous les possibles, ceux qui permettent de " déduire le réel" (lequel bien entendu se passe de cette autorisation) sont ceux qui se révèlent conformes aux lois de la physique.

En gros il est plus raisonnable de penser qu'on ne peut refroidir l'intérieur d'un frigo sans réchauffer l'extérieur d'au moins autant, compte tenu des pertes, et qu'il sera difficile de récupérer cette énergie " perdue dans l'augmentation de l'entropie globale",  que de penser l'inverse. Et ce même si cela contredit le principe de révesibilité des lois de composition d'un groupe.

Effectivement, c'est le genre de conquête qu'on ne peut dénier à la pensée moderne. Et il est indubitable que si les gens trouvent aujourd'hui absurde de chauffer un appartement toutes fenêtres ouvertes, c'est pour partie parce que ces principes ont percolé dans l'esprit du grand public.

Mais ce n'est pas pour autant qu'on a trouvé des structures dans le gaz...

Nous allons maintenant s'approcher du centre de nos intérêts, le biologique, avant d'en venir au linguistique et au psychique.

dimanche 11 septembre 2016

L'homme invisible VI (minuties, ombre des structures sur la rétine)

Je dois tout de même faire un petit ajout à ceci, car la chose est d'importance. Ceci fait également à la projection des structures. Il faut se rappeler, de ceci, deux éléments :

- Premier élément, nous ne pouvons, de la perception , hériter que des choses formalisées. Il n'existe pas de système perceptif qui, en vue de représenter, n'intègre pas. Or intégrer, c'est appliquer des algorithmes de tri des informations, décider de ce qui est " retenu ", et qu'on nommera "pertinent". Ainsi les algorithmes utilisés dans une caméra visent à ce que l'image obtenue sur l'écran ressemble à celle vue par l'oeil humain. donc il faut faire des choix. Une perception est une politique.

- Second élément, rappelons ce passage de Bimbenet exposant le point de vue des non-conceptualistes : " le perçu, par exemple, sera toujours infiniment plus riche que le pensé ; sa ' finesse de grain ', telle que nous la discriminons spontanément dépassera toujours nos pauvres ressources d'identification verbale et plus particulièrement de mémorisation; il y aura toujours plus de couleurs effectivement présentes dans le monde avec leurs nuances sans nombre, que de noms à notre disposition "

Le perçu n'existe pas en dehors du pensé, mais nous cherchons désespérément à en trouver. Et c'est là que nous rejoignons l'histoire des minuties (1)

Comme on le lit sur cette page

 Une idée simple est d’oublier la majorité des détails d’une empreinte pour ce concentrer sur les points les plus caractéristiques que l’on nomme minuties. Il s’agit de bifurcations, d’îles, de nœuds, de lignes qui disparaissent, etc. comme le montre la figure ci-dessous.

Suivant la loi française, douze minuties sont nécessaires pour caractériser une empreinte digitale. Les empreintes digitales sont d’abord stockées sous un format numérique puis filtrées de façon a ce que les lignes aient toutes la même épaisseur (un pixel). On obtient ainsi une image squelettique. Les minuties sont alors extraites. A ce stade, on en détecte normalement une centaine. Comme chaque minutie demande seize octets pour être décrite, ce nombre est beaucoup trop grand. Arrives a ce niveau, on ne conserve en fait que les quinze plus fiables ce qui donne une signature de 240 octets, il faut noter que les algorithmes utilisés permettent ainsi de n’associer a chaque empreinte digitale qu’une seule et même signature. En revanche, il est possible que plusieurs empreintes possèdent la même "

Passons maintenant à la façon dont sont repérées ces minuties :



Il y a quelque part un point origine appelé " noyau du dactylogramme". Quel est le contenu des 16 octets retenus pour décrire une minutie, et comment ce contenu est-il constitué ? 

On trouve ici quelques indications :

II.6.2.2. Représentation en minuties

Le but d'un algorithme d'appariement est de comparer deux images ou deux gabarits et de retourner le score de similarité qui correspond à la probabilité que deux empreintes se correspondent. A l'exception des algorithmes basés sur la corrélation, la plupart des algorithmes extraient des caractéristiques dans le but de faire l'appariement. Les détails de minuties constituent la représentation la plus populaire de toutes les représentations existantes, elles répondent efficacement au problème de taille posé précédemment.
Les minuties représentent des discontinuités locales et marquent les positions où la crête se termine ou bifurque. Cela constitue les types de minutie les plus fréquentes, bien qu'un total de 18 types de minuties ait été identifié. Chaque minutie peut être décrite par un nombre d'attributs tels que la position (x, y), l'orientation è et d'autres informations susceptibles d'aider à l'appariement.
Cependant, la plupart des algorithmes considèrent seulement sa position et orientation.



Figure II.12. Les caractéristiques principales des minuties.


Les minuties peuvent être appariées en considérant le problème comme un problème d'appariement de primitives point (point pattern matching). La figure suivante est une représentation en minuties d'une empreinte digitale :



Figure II.13. Exemple d'une représentation d'une empreinte digitale par sa carte de minuties. La carte de minutie assure l'unicité de l'empreinte.


Lorsque je lis " , la plupart des algorithmes considèrent seulement sa position et orientation. ", je pense aussitôt " sa position et son orientation par rapport à quoi ? ". Il est vraisemblable que ce soit par rapport au " noyau du dactylogramme" (2), fondant origine du repère, superbement oublié sur ce schéma. 


Ce qui est donc en réalité " lu " par le logiciel, ce n'est pas la réalité, mais (passons sur les octets) les rectangles ci-dessus, que nous y avons mis.

L'utile, le pénultième (si on passe les octets) vraiment utilisé, c'est ceci :

Or ces rectangles, nous les avons plaqués  sur la réalité.

A partir de ceci, le vrai chaos de la réalité :



Nous avons créé cela, en plaquant le carré orange sur le chaos de la réalité.


Vous allez me dire que ce n'est pas un bien grand crime que cette succession de modélisations / formalisations, qui permet de " faire le boulot", et d'arriver au résultat recherché. 

Certes, en police scientifique, c'est légitime. C'est au structuralisme que je reproche, non seulement d'avoir adopté la même démarche, et ce sur un terrain mouvant, la culture, non rigoureusement balisé, car " recouvert " par un outil réentrant, le langage, mais surtout, d'avoir émis l'hypothèse que les carrés étaient dans les empreintes.

Voir les structures dans la nature, c'est comme voir les carrés dans les empreintes brutes. Ils n'y sont que parce qu'on les y a mis. Et si on les y a mis, c'est qu'il n'y a pas de perception qui ne soit pas déjà organisée par de la connaissance. Même lorsque nous regardons l'empreinte " brute ", notre cerveau fait déjà un travail d'extorsion de formes. Ce sont des " couches ", cette fois on peut dire d'abstraction, qui " épurent " le chaos vers la forme.

Comme la machine à trier les empreintes, nous ne pouvons appréhender sans formaliser. Mais ce serait comme croire que la fovéa est partout dans la nature. Elle n'est que dans le fond de notre oeil.

Bien sûr, c'est plus compliqué à admettre pour les structures, mais il faut comprendre que c'est exactement le même phénomène. Nous ne pouvons voir que les structures qui ont formé la structure de ce que nous percevons, qui ont structuré notre vision, et par là-même l'ont permise. Et nous ne pouvons, autre face du même concept, ne voir que ces structures.
Nous ne pouvons voir ni les infrarouges, ni les ultraviolets, ni les ondes FM de la radio, ni rien de ce que nos structures biologiques n'ont pas pu transporter jusqu'à notre cortex. A fortiori, ou plutôt à minima, nous ne saurions voir aucune des structures invisibles qui structureraient ces choses invisibles. 

Bien. Et que dit-on de tout cela ?

Premièrement, il ne s'agit pas d'une simple redite de la projection des structures . Si nous " projetons " bien les structures, au sens donné par la psychanalyse au fantasme, c'est à la fois volontairement et à notre insu.

Volontairement, parce que nous avons besoin de cet investissement primitif pour structurer notre perception. Nous avons appris à organiser notre perception par ces structures, et ce sont elles qui structures notre perception. Elles sont comme le réseau des nerfs dans la surface de la rétine : elle découpent notre image et l'organisent.

A notre insu parce que ces structures " font ombre", comme la fovéa fait ombre. Nous ne pouvons pas ne pas les voir, mais elles sont effacées de l'image finale. Nous ne pouvons pas les voir non plus, car si nous les voyons, ce serait insupportable. Ce serait pour la psyché subir en permanence ce que subit notre regard quand par malheur nous nous faisons happer par la poursuite du point aveugle, et que nous devons travailler pour échapper à sa contemplation.

Une différence avec les nerfs de la rétine, c'est que c'est notre éducation qui a construit les structures de la psyché. Elles sont moins " consubstantielles " que les nerfs au sens que perception et organisation se sont construites ensemble durant la vie de l'individu. Mais à l'échelle de l'évolution, c'est le même phénomène.

Maintenant, la différence essentielle avec les nerfs de la rétine est que nous projetons véritablement ces structures sur notre perception, ce qui nous induit à penser que les choses sont structurées " naturellement ", per se, et " à l'extérieur " (dans la nature), selon ces structures acquises.

C'est un peu comme une personne privée de la capacité de synthèse binoculaire opérée par le cerveau, et qui aurait établi un langage rendant compte de deux mondes légèrement différents. Nous aurions du mal à comprendre que cette personne parle sans cesse " des deux mondes", puisque nous, nous les avons unifiés.

De la même façon, nous pensons qu'il y a " blanc " et " noir ", " un " et " zéro", " bien " et " mal " et que ces couples d'opposition structurent le monde, ce qui fait que nous pensons (au sens de " nous croyons" ) que le blanc, le noir, le un, le zéro, le bien, le mal, existent. 

On connaît le long effort de notre esprit pour se dégager de cette gangue de foi.(3)


Secondement, il va falloir introduire une distinction à propos de cette phrase, qu'on trouve ici :

 que je disais dans cet article : There is no such thing as "mollusque", " lamellibranches", " fruit", " roi " etc. "

Maintenant que j'ai bien décrit les raisons qui m'ont poussé à écrire cette phrase, on va pouvoir faire une distinction entre d'une part  "mollusque", " lamellibranches" d'une part, et d'autre part " fruit", voire " roi ".

Le discours on l'a vu, s'engage dans deux directions correspondant à l'espace qui lui est offert par l'épaisseur du langage, l'une radiale, l'autre orthoradiale, ou tangentielle.

Il est clair que  "mollusque", et " lamellibranches", sont du côté tangentiel, ils longent la surface de la sphère, ils sont en orbite, naviguant entre différentes couches réservées au métalangage. Personne ne verra jamais un lamellibranche, de même qu'on ne peut apporter une couleur dans un sac.

Pour  " fruit", et " roi ", c'est moins simple.

C'est bien cela qui rend difficile l'entreprise de " décoller " nos structures de pensée de la réalité, c'est que ce ne sont pas deux calques superposés, c'est bien une couche enracinée. C'est parce que " fruit " et " roi " sont enracinés dans le réel, que leur dénotation paraît évidente, qu'il est difficile, en arrachant la touffe, que ces derniers ne restent pas du côté du réel. Nous avons du mal à douter que " fruit " ou " roi " ne désignent pas des choses, ou du moins ne renvoient à ces choses que par une convention aussi arbitraire que " lamellibranche".
Et je ne parle pas là de l'arbitraire au sens de Saussure. Je dis bien que le mot " fruit " ne recouvre pas plus de réalité que le mot de " lamellibranche", ou tout autre. Celui qui porte la réalité c'est " ce ", lorsque je dis " ce fruit ".
 Si je disais que telle minutie est aussi arbitraire qu'une autre, on le me concéderait volontiers. Mais :

 " fruit " ne recouvre pas plus de réalité que " lamellibranche "

est plus difficile à entendre.

" Fruit " est ancré dans les replis du réel depuis si longtemps que son consensus est vaste, quasi unanime. Les variations de consensus portent sur tel ou tel " tomate ", qui ne serait pas un " légume", mais un " fruit"; distinction vite balayée, puisqu'elle n'attaque en rien le consensus : tout le monde sait ce qu'est une tomate, c'est si ancré dans le réel que sa latitude " tangentielle " ne fait plus peur à personne. En revanche, une phrase comme " Toutes les armoires normandes sont bretonnes" pose problème, de même que " Les lamellibranches ont tous des ailes et quatre pattes couvertes de fourrure".

Terciquement, lorsque je disais ici : " C'est ainsi que se projette le mot, sur différents murs de taxinomie. ", il faut entendre cela au sens de l'hyperonymie, bien sûr, mais aussi de toutes les " souricières " (4) que le quatrième espace met à notre disposition. Jargons, lexiques, tropes... le sens peut cheminer dans les souricières par un grand nombre d'itinéraires.

Pour le dire plus exactement, les nécessités du parcours sémantique (search for meaning) autorisent l'utilisation de moult parcours dans la souricière, dont les articulations sont de natures différentes. L'idée est toujours la même, cette nécessité que nous éprouvons de trouver un mot qui " colle à la chose". Mais c'est bien entendu toujours l'espace vide, celui qu'on ne peut pas atteindre (puisqu'il n'est pas encore équipé de souricière), vers lequel nous allons.

Il ne faut pas oublier donc cette dimension " radiale ". Elle se conjugue avec l'autre, notamment lors des interactions sociales. Lorsque nous discutons, nous testons notre consensus sur les taxinomies, c'est ce qu'on appelle " confronter ses points de vue". Mais si nous estimons que notre intérêt est de laisser raison à l'autre pour le flatter, nous allons abdiquer de nos croyances pour  professer une opinion qui pourra être de circonstance. Cependant, si une emprise psychique s'exerce, l'individu va véritablement changer ses croyances au profit de celles du fétiche du groupe ou son idole (religieuse, politique, philosophique...) Le " suiveur " va alors opérer une remise en question " en profondeur ", c'est à dire radiale, de sa croyance dans la réalité, afin de professer des opinions conformes à celles du groupe.

Là j'entends les murmures satisfaits des bourgeois dans l'assistance, mais ne vous croyez pas plus malins que ces zélotes. N'importe quel serial killer vous renverra tous dos à dos, parce que vous pensez que ce n'est pas bien de tuer les petits enfants, mais c'est un consensus comme un autre.

Enfin, il ne faut pas oublier que nous sommes toujours à l'intérieur de l'étude de la couche de représentation. Je termine de nettoyer la zone où c'est le langage qui s'en charge, c'est à dire ce qu'il fait et comment il s'y prend. Cela me permettra d'aborder la couche suivante plus profonde, qui correspond à l'originaire d'Aulagnier.

Nous devrons alors nous attacher à voir ce qui, des structures originaires " fait ombre " comme " font ombre " les structures du vitrail.

Pour être franc, je ne sais pas trop quoi faire du primaire. Le secondaire, je le sens bien, c'est plié. L'originaire, j'y vais à tâtons, mais les intuitions que j'ai là-dessus sont si profondes et si cohérentes que je me sens porté. Pour le primaire en revanche, tout ce qui est fantasme et mise en scène, je suis moins à l'aise.

Là on a peut-être affaire à de la connotation, et cela me pose évidemment un problème. Étiologie et anamnèse. Si j'ai dans mon histoire personnelle des raisons d'avoir certains biais par rapport à un concept touchant à mon propre fonctionnement, il est sûr que cela va fausser ma démarche.

Mais je vais tenter d'abord de mieux me renseigner là-dessus. On va rabâcher le Piaget en attendant.
 
(1) Petites imperfections dans le flot des lignes cutanées d’une empreinte digitale. Il en existe différents types (îlot, lacs, etc.) mais seules deux sont utilisées dans les applications informatiques de reconnaissance d’empreintes : les fins de lignes et les bifurcations. 

(2) Ce qui semble corroboré par cette page ;


" coordonnées (x,y) " par rapport à ... ?

(3)  Déterminer une date de début de cet effort n'est pas facile.

Sans trop réfléchir, j'aurais dit fin XIXème avec cette défiance vis à vis des catégories, fussent-elles instituées, c'est à dire un langage incarné, c'était même une bonne tentative que d'aller la débusquer là, et puis lorsque j'y pense, on pourrait voir cette fameuse tentative encyclopédique, et  le passage de la pensée du moyen-âge à celle des Lumières décrit par Foucault, comme une tentative inconsciente pour se colleter avec cette certitude un peu gênante, point trop identifiée encore, comme si on commençait à sentir quelque chose qui gêne dans le vêtement.

Il y aurait évidemment une tentation, intellectualisante à la faire remonter aux origines, mais c'est un peu exagéré.

Cette tentation existe cependant, de dire que dès que le langage a existé, son imposture a existé, se tenant droite devant les choses, conférant à leur vision une certaine opacité qu'elle échangeait contre la dicibilité. On ne voyait plus les choses en face, mais à travers le " bâton cassé " du langage.

Renoncer à cette tentation c'est dire qu'on est en droit de dire qu'il a existé toute une période au cours de laquelle le langage était un outil donné à un être humain spectateur du monde " tel qu'il est ", perspective encore largement partagée. Le langage fut donné pour " décrire " de monde-tel-qu'il-est. Comme l'a montré Foucault, il suffisait de trouver le langage qui épouserait suffisamment bien les anfractuosité du rocher, une tixotropie croissante, pour finir par épouser le monde, et donc le connaître.

Mais le doute sur cette assertion a dû en chatouiller quelques uns depuis longtemps. On peut citer en tout cas une objection formellement posée par Guillaume d'Ockham avec le nominalisme. Je ne fais que poursuivre le chantier.

Ce qui est curieux justement, c'est que plusieurs siècles plus tard, il se trouve encore autant de gens pour adhérer à la thèse objectiviste. Et s'il s'en trouve autant, c'est parce qu'elle est véhiculée durant la phase de formation de la pensée, elle contribue à façonner l'esprit qui façonne les hypothèses.

" Décoller " cette façon de voir du statut d'évidence qu'elle occupe, en faire un objet d'étude, aura pris des siècles, et encore est-elle à peine en route.

On retrouve cette distinction radiale / orbitale dans le domaine de la peinture. Entre le Jupiter et Sémélé de Gustave Moreau et les recherches de Vlamainck, Duffy ou Picasso en 1907, il n'y a pas que dix ans d'écart. L'un peint quelque chose, les autres cherchent comment le peindre, peu importe quoi. L'un est dans le thème, les autres dans le prédicat, peu importe ce qu'il en est du thème. Preuve en est d'ailleurs le retour du thème à un véritable " ce que j'ai sous la main ou devant ma fenêtre", même si les deux démarches ne cesseront de se poser mutuellement des questions.

Car c'est véritablement une question de parti-pris et non d'évolution. Même si c'est le toit que j'ai sous les yeux, c'est bien ce toit qui est en question dans le prédicat que Braque lui fait subir. On pourrait dire dans ce cas que la tangente intégrale fut prise par le suprématisme (Malevitch), avec comme en contrepoint la figuration " grand teint ", ou disons sa prédilection pour " l'imagenie populaire ", de Natalia Gontcharova Pour faire pendant au côté " fade " des  théories orthoradiales et de leurs structures ?

La déstructuration intellectuelle par l'esprit de son objet n'est pas un " après " d'un symbolisme simpliste et naïf. Ils sont orthogonaux au sens de mon propos ici.

(4) Je rappelle que j'utilise " souricière"  au sens de ce jeu de plein air pour enfants constitué de croisillons de métal dans lequel on chemine.


jeudi 8 septembre 2016

L'homme invisible V (épaisseur des taxinomies)

Suite de cet article.

On peut donc se représenter le langage comme une couche intermédiaire, une interface posée sur la Réalité, et qui a pour but de nous donner une représentation, que j'appelle par convention la réalité lorsqu'elle nous es personnelle. Cette couche, aussi dénommée le quatrième espace du langage, devient alors la Rréalité que nous habitons, est que nous prenons dans toute la mesure du possible pour la Réalité.

En effet, si nous n'étions pas un être culturel, nous habiterions notre réalité, que nous projetons sous forme de Rréalité. Et toutes les Rréalités individuelles existeraient côte à côte en s'ignorant. Mais il se trouve que nous habitons la Rréalité, c'est à dire le nuage commun de ce que les Rréalités ont mis en commun, et même si l'on veut les réalités, dans la mesure où le discours psychanalytique a fait entrer la réalité comme partie de la Rréalité.

On pourrait dire que c'est une couche d'abstraction, mais je préfère interface parce qu'elle s'adosse de l'autre côté à un autre aspect de la Réalité, à savoir le substrat biologique de nos neurones. Cette couche nous appartient à chacun en propre, dans sa version individuelle, mais dans sa version totale, elle n'appartient à personne, c'est la culture.

On peut la voir comme un intermédiaire haptique, de ce type :



Rappelons que nous n'avons pas accès directement au côté interne des clous de métal, mais seulement aux minuties des empreintes digitales.
C'est pour cela que je ne répugne pas complètement à parler d'une couche d'abstraction. mais on est dans un problème d'indirection : il ne suffit pas de faire un " reverse " sur les algorithmes pour recréer le parcours.

Rappelons également que ceci nous sauve, et ce malgré la remarque qui précède, outre des questions de frontière, des questions de forme et de contre-forme.

On peut la voir comme une couche molle qui tente d'épouser les reliefs du terrain.



Sauf que cette interface a elle même une structure (celle du langage, la seule structure réelle qui existe, d'ailleurs)


Puisque par définition, ce qu'une interface de représentation adresse n'est pas visible. Sinon, on le verrait directement, on n'aurait pas besoin d'une interface de représentation.


Donc ce qui est d'un côté de l'interface, le Réel, comme ce qui est de l'autre côté (nos mécanismes neuronaux) nous est inaccessible.



Je remets ceci en mémoire des courbes de niveau, pour garder en mémoire que ce qui existe dans un plan se projette dans l'autre.




Je mets les images ci-dessus pour rappeler que le langage a sa propre structure de représentation, qui sont les conventions, le consensus sur les taxinomies, dont j'ai abondamment parlé.

Le fait que cette couche soit " épaisse" adresse les questions de frontière que nous avons évoquées. L'épaississement des bords du cadre est un effet de zoom. Ceci adresse aussi les questions de topologie qui permettent, comme dans le cas du cortex cérébral, de rapprocher spatialement des zones autrefois éloignées, en les amenant au contact l'une de l'autre par le pli, permettant ainsi une relation plus courte et autres constructions nouvelles.

A ce titre, on peut aussi la représenter comme ces ressorts de bracelets de montre tubulaires, mais qui auraient des branches en 3D comme une étoile. En effet, les taxinomies se reconfigurent sans cesse, en vertu de leur nature systémique, sous la contrainte de la Réalité, de notre psychisme, et des mécanismes de régulation topologiques internes.



C'est mon ancien dessin :



Mais en 3D. Je sais que c'est scabreux, comme schéma, mais je ne peux guère produire mieux avec mes outils de dessin. j'ai mis " Réalité " avec un seul R, pour dire que le langage ne prend pas prise sur le Réel, bien sûr, mais sur une vision du monde déjà largement " culturalisée".

Nous " évitons " les mots. Les mots appartiennent au langage, nous n'y pouvons rien. Mais ce qui nous appartient, c'est le chemin que nous pouvons faire pour les éviter. Les éviter complètement, c'est difficile, mais les contourner, et de quelle façon, voilà ce qui nous est laissé.

A ce titre, j'y reviendrai plus longuement, mais je remets cette image


pour évoquer une phrase de Bimbenet. Nous sommes dans le chapitre V de L'animal que je ne suis plus, intitulé La Percerption Humaine II : Le tribunal du monde.

Le sous-chapitre Conceptualistes et Non-conceptualistes, comprend ce passage :

" Voir n'est donc pas nécessairement penser; nous pouvons percevoir une chose " sans concept ", c'est à dire sans que le concept de cette chose soit requis pour unifier la donnée phénoménale, et me la faire reconnaître comme la chose qu'elle est .
La position non conceptualiste revient en particulier sur la disparité du concept et du sensible : le perçu, par exemple, sera toujours infiniment plus riche que le pensé ; sa ' finesse de grain ', telle que nous la discriminons spontanément dépassera toujours nos pauvres ressources d'identification verbale et plus particulièrement de mémorisation; il y aura toujours plus de couleurs effectivement présentes dans le monde avec leurs nuances sans nombre, que de noms à notre disposition

: ' Nous pourrions discriminer plusieurs millions de nuances de couleur alors que nous ne possédons au mieux que quelques centaines de concepts de couleur. Il en va de même des formes, des textures ou des grandeurs spatiales ' . Le concept est un vêtement d'idées taillé trop large au regard de la diversité chatoyante du sensible".

Bien sûr, j'aime la métaphore textile, qui rejoint ceci :



Même si le vêtement rouge est " taillé trop large " pour la côte, cela n'avance pas à grand chose d'en faire une théorie. C'est un constat de base.

Ceci dit, même s' il manque aux gens qui pensent encore qu'il y a une " chose qu'elle est " d'avoir pris un peu de LSD (1), l'expérience montre que :

" A l'inverse, la position ' conceptualiste ' (Mc Dowell, Brewer) soutient que toute perception humaine se laisse informer par des capacités conceptuelles. " n'est que reculer pour mieux sauter.

C'est curieux qu'on puisse diviser une discipline en deux camps apparemment complémentaires sur le plan théorique, alors que la théorie de l'un est insoutenable et celle de l'autre inutile....

Tant qu'on est dans les citations, je vais anticiper en portant ici un passage de François Rastier qui m'a laissé un peu pantois : C'est dans un article intitulé " Sémiotique du cognitivisme et sémantique cognitive : questions d'histoire et d'épistémologie  " CNRS.. J'aime le style de Rastier car pour documentée qu'elle soit l'écriture n'oublie pas un petit cristal d'humour qui raye efficacement la face des incriminés.

C'est au chapitre 3, difficultés épistémologiques de la sémantique cognitive.

3.2 difficultés.

Le paragraphe qui a manqué de peu de me faire tomber de ma chaise est le dernier, mais il faut le loger dans un peu de contexte.
"
Le mentalisme en linguistique a un long et notoire passé. On peut en distinguer à présent deux formes principales. Si le mentalisme logique qui a soutenu depuis le milieu du XIIIe siècle jusqu’à nos jours le programme des grammaires universelles[34], il se voit complété ou contesté depuis le milieu de XIXe siècle par des programmes psychologistes dont les grammaires cognitives restent la formulation la plus récente. Aussi, Geeraerts souligne-t-il à bon droit la parenté entre une certaine sémantique historique fin de siècle et la sémantique cognitive : chez des auteurs comme Max Hecht (1888) ou van Ginneken (1912), on trouve clairement formulée l’idée que les lois sémantiques sont de nature psychologique et que de ce fait la sémantique “tombe dans la psychologie”[35]. On comprend alors pourquoi “la linguistique cognitive peut reprendre le programme des préstructuralistes” (Vandeloise, 1991, p. 90).
Les théories mentalistes de la signification linguistique, notamment celle qui se réclament d’une psychologie, paraissent toutefois se heurter à diverses difficultés. La première tient à leur universalisme, que le cognitivisme orthodoxe prétendait avoir hérité du rationalisme classique. Les formes nouvelles du cognitivisme, dont relève la sémantique cognitive, ne se réclament plus de ce rationalisme, mais demeurent universalistes dans la mesure où elles réitèrent, nous le verrons, des gestes caractéristiques de la philosophie transcendantale.
L’unité de l’esprit humain n’étant généralement pas mise en doute, et les significations étant rapportées à des représentations ou des opérations mentales, personne en ne formule l’hypothèse qu’il existe autant de sémantiques que de langues, soit six mille au bas mot. Or, le problème fondateur de la diversité des langues distingue décisivement la sémantique linguistique de la philosophie de la signification. La sémantique cognitive relève donc, pour l’essentiel, de la tradition philosophique : la recherche des primitives conceptuelles, universaux et archétypes cognitifs se situe à l’évidence dans cette tradition.
Une deuxième difficulté tient au fait que les états et processus mentaux sont évidemment mal connus et la valeur explicative qu’on leur attribue ne peut qu’en souffrir. D’une part, les faits psychophysiologiques se caractérisent par des degrés de complexité fort divers et rien à l’heure actuelle ne permet de saisir l’unité de ce que l’on résume sous le terme obscur mais commode de pensée. En outre, un abîme sépare les faits psychophysiologiques et les phénomènes vécus. Bien des difficultés de la psychologie cognitive tiennent sans doute à ce qu’elle a élu domicile dans cet abîme, et traite des phénomènes comme des objets, par des méthodes qui miment celles des sciences de la vie. 
Quand la sémantique cognitive considère les significations comme des représentations, elle s’expose aux mêmes difficultés et se voit contrainte d’objectiver un espace phénoménologique où elle déploie les significations, sans pouvoir s’appuyer sur les neurosciences.

Une troisième difficulté apparaît dans la mise en rapport du mental et du linguistique. Deux voies s’ouvrent ici. La voie représentationnaliste met en rapport unités linguistiques et éléments de pensée, en expliquant les propriétés des unes par celles des autres[36]. Se posent alors les problèmes classiques de la correspondance mot / concept et de l’effabilité. Ainsi Jackendoff regrette-t-il que “le langage n’assigne pas systématiquement un mot par concept” (1987, p. 324), alors même que Kintsch se félicitait d’une correspondance presque exacte. Et là où Katz posait que toute proposition mentale peut être exprimée par une phrase dans toute langue naturelle, Sperber et Wilson estiment qu’en général les pensées et les phrases ne se correspondent pas terme à terme (1989, p. 287). Je ne tâcherai pas d’expliquer pourquoi ces auteurs croient que concepts et pensées sont discrets et dénombrables (cf. l’auteur, 1991, pp. 90-91), me bornant à souligner que ces faux problèmes dérivent de la séparation entre le linguistique et le conceptuel, caractéristique du dualisme traditionnel qui rapporte les significations à une sphère non linguistique[37]. La sémantique y gagnerait une valeur explicative fondée sur le postulat que le représenté jouit d’une supériorité sur le représentant, mais à la condition inévitable d’être déliée des langues. " 

Que dans les années 1980, il se trouve encore quelqu'un pour regretter que le langage ne fasse pas ceci ou cela est proprement atterrant. Il y a encore plus atterrant, c'est de regretter que ce que le langage ne fasse pas, c'est " assigner un mot par concept."

Voici maintenant la suite du texte :

Une autre voie permet de mettre en relation le langage et la pensée d’une manière moins naïve, sans recourir nécessairement à la notion de représentation : elle consiste à rapporter les faits linguistiques à des opérations de la pensée, et nous la dirons pour cela opérationnaliste.
Elle a donné lieu à deux courants de recherche distincts. Le premier, inspiré par Winograd, s’est développé en Intelligence Artificielle dans la décennie 1972-1982, puis tomba vite dans l’oubli ; il a pris le nom de sémantique procédurale (cf. Miller et Johnson-Laird, 1976 ; Johnson-Laird, 1983). Le slogan meanings are proceduresdéfinissait le sens d’un symbole comme l’ensemble des procédures qui lui sont associées, à l’image de certains symboles dans les programmes informatiques. Rapportée à la pensée, la sémantique procédurale supposait bien entendu une conception computationnelle de l’esprit. Elle eut cependant l’intérêt de ne pas limiter la signification à la référence et de conférer à l’inférence une place primordiale.

Le second, animé par des linguistes (Langacker, Lakoff, Talmy, notamment) s’est développé dans la décennie suivante et domine encore à présent la sémantique cognitive. Il prend explicitement ses distances à l’égard du paradigme dit symbolique, d’inspiration logique. Il rapporte la signification à des opérations dans des espaces mentaux. Nous caractériserons ce second courant en discutant le problème de l’espace.

Notons auparavant que la voie représentationnaliste et la voie opérationaliste ne sont pas dualistes de la même façon et ne mettent pas en rapport par la même méthodologie les deux niveaux qu’elles distinguent. La première part d’une préconception du niveau mental, généralement logique, pour rapporter ses unités aux unités linguistiques[38]

Cette conception dogmatique de la description vise à rédimer l’imperfection des langues en les rationalisant, avec un insuccès constant, puisque les langages logiques qui structurent le niveau mental ont été conçu pour se passer des langues, en évitant par là leurs défauts prétendus. "

Heureusement que cette dernière petite phrase assassine m'a consolé.

" À l’inverse, la seconde entend plutôt partir de la description linguistique décrire pour l’espace mental, en considérant le langage comme une fenêtre sur la cognition[39]. Ce souci empirique lui confère une meilleure capacité descriptive, bien que la séparation entre son objet (les langues) et son objectif (décrire la cognition) affaiblisse sa prétention scientifique au profit d’une philosophie spontanée dépourvue de dimension réflexive."

Fin de citation.

Pour tenter de faire comprendre encore d'une autre manière ce que j'entends par l'invisible du visé par le discours, je vais prendre l'image de l'outil.

" Il n'y a pas de bon et de mauvais outil", me disais-je, il n'y a que de bon ou de mauvais utilisateur. Si je prends tel râcloir de menuiserie, je vais le trouver mauvais, mal adapté, inutilisable.

Mais un menuisier va me dire " Non, mais ce n'est pas comme ça qu'on s'en sert, regarde". Et là il fera sous mes yeux un boulot fantastique avec l'outil.

Ce que lui et moi voyons lui et moi en regardant cet outil, ce n'est pas la même chose. Cet outil est adossé à une montagne d'invisible, mais montagne qui est visable, et visée.

Ce que vise, et donc ce que " voit " le menuisier comme possibles en regardant cet outil est invisible pour moi comme pour lui. Mais lui peut le visualiser intérieurement dans des scènes d'utilisation. Ces films ressembleraient vaguement aux miens, et un logiciel d'analyse d'images s'y tromperait.

Mais le vécu qui est visé, parce qu'il a été vécu, c'est ce commun-invisible que vise le discours, que le discours parcourt du bout des doigts pour le raconter à l'autre.

Vous allez me dire que je traite d' " invisible " dès lors que ce n'est pas " visible à tous". Oui, dans une très large mesure, les deux notions se superposent.

C'est pour cette raison également que j'attribue une sorte de " valeur de vérité " aux énoncés dont on peut repérer la " radialité ". C'est à dire que, prenant en charge cette invisibilité, ils vont vers le coeur des choses.

Un peu comme le sinus ou le cosinus, qui augmente quand l'autre diminue, un énoncé peut être presque totalement tautologique s'il est tangent à la surface des choses.

Je dis " presque totalement ", et non pas totalement, car on peut distinguer la tautologie totale, totalement déconnectée de la réalité, telle que " 2 + 2 = 4". En effet, 4 est défini comme le double de 2, deux comme la moitié de 4 et " + " comme l'opération qui réunit les deux moitiés sous le tout .On est donc dans un circuit tautologique fermé, perpendiculaire à la réalité, qui " glisse sur la surface des choses".

On peut la distinguer de la tautologie, dirons-nous " mondaine ", du genre " Une femme est une femme ", émise avec un soupir, qui est un appel à la connivence sur le mode " Que voulez-vous, n'est-ce pas, nous partageons le même constat", et utilisée généralement pour déplorer la persistance d'une conduite ou la réitération d'un type d'achat dans le commerce de détail.

A l'opposé, visant la radialité, le propos phénoménologique tel que " j'ai mal ", tire l'interlocuteur vers un abîme insondable qui fonctionne en appel étiologique.

Entre les deux, naviguant entre appel à la confirmation du consensus, herméneutique et autres fonctions, le langage chemine comme un myriapode entre deux parois verticales, l'une extérieure, ou disons au contact de l'extérieur, l'autre intérieure, ou disons, au contact de notre intériorité, de l'épithélium fumant et mou qui porte pour un temps l'entreprise.

(1) Ou plus simplement d'avoir des voisins âgés, l'exemple date de ce matin, et j'en ai fait un article à part entière. (http://lecerclebleu.blogspot.fr/2016/09/vie-et-mort-du-rotacteur-de-lave-linge.html)